Arabie Saoudite. Le sport comme façade

Arabie Saoudite. Le sport comme façade

L’Arabie Saoudite souhaite redorer son image, parfois décriée, et multiplie les événements sportifs organisés sur ses terres. Des compétitions qui braquent les projecteurs sur le Royaume et qui s’inscrivent dans sa volonté de s’ouvrir au monde. 

 

L’Arabie Saoudite souhaite s’acheter une crédibilité sportive. Le pays accueille de plus en plus d’événement sportif. En ce mois de juin 2020, c’est le football et le sport automobile qui sont à l’honneur. Le Royaume organise la Supercoupe d’Espagne, du 8 au 12 janvier et le rallye-raid du Dakar du  5 au 17 janvier. Avant eux, la Supercoupe d’Italie, par deux fois, avait déjà posé ses bagages loin de ses terres. Une dynamique que le pays du pétrole souhaite entretenir. Ce qui semble bien parti avec, un tournoi de golf, le Saudi International qui se disputera du 30 janvier au 2 février, une épreuve cycliste, le Saudi Tour qui se disputera du 4 au 8 février et une course hippique, la Saudi Cup, le 29 février. Une mission réussie pour le court terme et qui semble bien parti pour durer. Un bail de 5 ans est déjà signé pour accueillir l’épreuve d’anthologie qu’est le Dakar. Une politique qui n’est pas sans nous rappeler celle de son voisin Qatari.

Les représentants du Qatar et de l’Arabie Saoudite présent au sommet du Golfe en 2014. ©Sipa

Le Qatar et l’Arabie Saoudite ont des relations diplomatiques tendues. Accusé de soutenir des mouvements islamistes, comme les Frères Musulmans, ainsi que de se rapprocher de l’Iran, principal rival de Riyad. Doha nie tout soutien à des groupes terroristes ce qui pousse l’Arabie Saoudite à tenir un embargo économique, entraînant la fermeture des routes terrestres et la suspension du commerce entre les deux pays du Golfe.

La politique « Vision 2030 »

Une décision ferme prise par le Roi saoudien afin de montrer la puissance de son royaume. Le but de « Vision 2030 » de Mohamed Ben Salman (MBS), prince héritier, est claire : faire de l’Arabie Saoudite le pays leader du Moyen-Orient. L’affaire Khashoggi, en 2018, ne laisse pas sans taches la partition de conquête de l’opinion publique du royaume. La stratégie de MBS pour faire oublier cet assassinat est d’ouvrir l’Arabie Saoudite au monde. Pour cela, il est possible, depuis septembre 2019, d’avoir un visa touristique, une première depuis la création du royaume en 1932. Objectif : 100 000 millions de touristes d’ici 2030. Le pays des Al Saoud, connu pour son austérité, veut offrir autre chose que du pétrole. L’Arabie Saoudite prévoit d’investir 64 milliards de dollars dans l’industrie du divertissement, notamment le sport. Depuis 2016, le prince héritier investi dans l’organisation d’événements sportifs, avec toujours en tête sa « Vision 2030 » ce qui permet de contrer le Qatar, qui organise lui aussi des événements de ce type, comme la prochaine Coupe du monde de football en 2022. Le pays prévoit la construction de quatre nouveaux stades de football pour les quatre principaux clubs du pays : Al Hilal (Riyad), Al Nasr (Riyad), Al Ittihad (Djeddah) et Al Ahli (Djeddah). Des enceintes qui devraient avoir une capacité d’environ 40 000 spectateurs et répondre aux normes internationales.

Une situation désastreuse pour les droits humains

Une politique qui n’est pas du goût de tout le monde. Il ne faut pas perdre à l’esprit que l’Arabie Saoudite est une dictature et de nombreuses ONG rappellent ses crimes. La Fédération Internationale des Droits Humains (FIDH) indique dans un communiqué que le Dakar ne doit pas occulter la situation désastreuse des droits humains dans le pays.

« la FIDH et ses trois organisations membres […] craignent que la médiatisation de cet événement ne soit utilisée pour dissimuler le calamiteux bilan des droits humains du pays. Elles appellent les organisateurs du rallye et les concurrents à évoquer publiquement cette situation et à faire pression sur les autorités saoudiennes pour qu’elles libèrent et abandonnent les poursuites contre les défenseur.e.s des droits humains dans le pays. »

Dans leur dossier de presse, les différentes ONG rappellent les différentes situations dans lesquelles se trouve le pays. Une répression féroce s’abat sur toutes les formes de dissidences et le pays continue d’appliquer largement la peine capitale avec plus de 180 exécutions en 2019. Des exécutions qui sont particulièrement brutales ; décapitation voir lapidation en cas d’adultère. La situation des femmes ayant combattu pour l’amélioration de la condition féminine est tout aussi préoccupante. Un rapport de l’observatoire pour la protection des défenseurs des droits humains revenait sur cette situation désastreuse en janvier 2018. Les ventes d’armes de la France à l’Arabie Saoudite et l’engagement du pays au Yémen posent également question.

Avec l’organisation de ces nombreux événements sportifs, l’Arabie Saoudite essaye donc de se montrer sous son plus beau jour. Une façade qui ne doit pas faire oublier la situation désastreuse dans laquelle se trouve le pays.

Les âges truqués dans le football, quelle réalité? 

Les âges truqués dans le football, quelle réalité? 

Souvent moqué sur les réseaux sociaux pour son apparence physique de quadragénaire, Joseph-Marie Minala, joueur camerounais de la Lazio en prêt à Salernitana en Série B, assure n’avoir jamais menti sur son âge. Les âges truqués dans le football, une réalité? 

Des intérêts économiques et sportifs

L’indemnité de formation est une règle inscrite dans le règlement FIFA, page 25 et annexe 4. Elle stipule que

lorsqu’un joueur signe son premier contrat en tant que joueur professionnel, et lors de chaque transfert d’un joueur professionnel jusqu’à la saison de son 23e anniversaire”, “des indemnités de formation sont redevables à l’ancien club ou aux anciens clubs formateur(s)”.

L’intérêt de rajeunir un joueur pour un club formateur et/ou un agent est de pouvoir toucher de l’argent avec le transfert de ce dernier.

D’un point de vue purement sportif, l’intérêt d’aligner une équipe compétitive pousse certaines personnes à frauder l’âge des joueurs, notamment lors des compétitions de jeunes. Dernier exemple en date, la Coupe d’Afrique des nations des moins de 17 ans, organisée par la confédération africaine de football (CAF) en Tanzanie, du 14 au 28 avril 2019. Le Sénégal a notamment porté réclamation contre la participation de deux joueurs Guinéens. Ahmed Tidiane Keita et Aboubacar Conte avaient déjà pris part à une compétition internationale FIFA avec des dates de naissance différentes. 

Le cas de Chancel Mbemba, défenseur central à Porto et international congolais, est “un cas d’école”. Il est indiqué sur ses deux premières licences, à l’ES La Grace et à l’AS Mputu,  qu’il est né le 8 août 1988. Repéré par le RSC Anderlecht, il arrive à Bruxelles en 2011. Il a alors 23 ans, si on se tient à la date de naissance de ses premières licences. Mais quelque temps après son arrivée au club, sa date de naissance est désormais le 8 août 1994. C’est ce qui est indiqué sur son certificat d’inscription et sur une feuille de match de l’équipe des moins de 19 ans d’Anderlecht.

Licence de Chancel Mbemba à l’AS Mputu avec la mention « né le 08/08/88« . (CNN)
Certificat d’inscription au club d’Anderlecht de Chancel Mbemba avec la mention “né le 08/08/94”. (CNN)

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un phénomène très facile à mettre en place du fait de la faiblesse des administrations locales ou de la corruption qui sévit dans certains pays africains. Un système que met en lumière Barthélémy Gaillard et Christophe Gleizes dans leur livre Magique système: l’esclavage moderne des footballeurs africains. Si c’est un fléau en Afrique, des cas de changement d’âge, à une moindre échelle, ont aussi été révélé en Amérique du sud et en Europe de l’Est.

Souvent moqués sur les réseaux sociaux, les joueurs de football qui semblent avoir modifié leur âge sont la face visible d’un réseau bien plus profond. Le trafic d’âge et ses mécanismes s’inscrivent dans une logique de trafic humain où le joueur de football n’est considéré que par son aspect marchand. Les âges truqués dans le football, une dure réalité.

Qatar, seul pays à naturaliser des joueurs étrangers?

Qatar, seul pays à naturaliser des joueurs étrangers?

À l’approche de la Coupe du monde 2022 qui, se disputera au Qatar, les Bordeaux, nom de la sélection qatarie, sont régulièrement accusés de procéder à des naturalisations, dites sportives, mais est-ce le seul pays à procéder ainsi?

  Une consécration mais de nombreuses critiques. La Coupe d’Asie 2019 a vu la sélection qatarie remporter son premier titre continental au terme d’une compétition presque parfaite (19 buts marqués et un seul encaissé en sept matches). Seulement voilà, le Qatar est pointé du doigt pour avoir réalisé plusieurs naturalisations sportives, c’est-à-dire que des joueurs étrangers ont changé de nationalité pour pouvoir jouer avec un autre pays que celui dont ils sont originaires. 

 

  Le fait est là, la sélection de Felix Sanchez, l’entraîneur, est composée de nombreux joueurs nés loin de la petite péninsule. Ali Almoez, meilleur buteur de la compétition avec neuf réalisations est par exemple né à Khartoum, au Soudan et a migré à Doha avec ses parents à l’âge de 7 ans. Si bien que, dès lors que l’on parle de naturalisation sportive on pense au Qatar. Mais est-ce ce vraiment le seul pays à procéder ainsi pour renforcer sa sélection nationale? 

Une pratique ancienne

  D’autres pays utilisent ce moyen pour se renforcer et ce depuis bien plus longtemps que le Qatar, notamment les nations dites historiques, celles qui ont écrit les plus belles lignes du football mondial. À commencer par l’Argentin Alfredo Di Stéfano. Né à Buenos Aires, il est transféré en 1953 au Real Madrid et multiplie les très bonnes performances, au point de remporter cinq Coupe d’Europe des clubs champions, l’ancêtre de la Ligue des champions. L’Espagne en profite et enregistre la naturalisation du meilleur joueur du monde de l’époque alors qu’il avait déjà pris part à des matchs avec l’Albiceleste, la sélection argentine. 

Une réglementation qui s’est durcie

  La FIFA a alors strictement encadré les naturalisations, avec un règlement très précis (page 70 à 72), pour réduire le nombre de cas de changement de nationalité trop tiré par les cheveux. Depuis 1964, il est interdit pour un joueur de porter les couleurs de deux pays différents au cours de sa carrière. À partir du moment où un joueur porte les couleurs d’un pays en match officiel avec l’équipe A, il ne peut plus changer de nationalité sportive à l’inverse d’autres sport comme le handball.

Monnaie courante?

  Malgré tout, on compte encore de nombreux cas de naturalisation sportive qui rentre dans le cadre des règles de la FIFA. C’est le cas des pays du Golfe, dont le Qatar, mais aussi de nations moins exotiques comme l’Ukraine qui a l’habitude de nationaliser des brésiliens à l’instar de Marlos en 2017 ou Moraes plus récemment. 

  Si le Qatar est visé par une partie des observateurs du football, elle n’est pas la seule nation à employer des méthodes considérées comme peu éthiques. Dans d’autres sports où, la nationalité sportive est plus simple à obtenir, la naturalisation est aussi un des leviers utilisés pour améliorer sa sélection. Dans le cas du handball, l’Angleterre, pour les Jeux Olympiques de 2012 et le Qatar, pour les championnats du monde 2015, ont eu recours à ces mêmes pratiques. 

 

 

  

Vers une nouvelle absence de la Russie aux JO?

Vers une nouvelle absence de la Russie aux JO?

  Depuis le scandale de dopage institutionnalisé, révélé à partir de fin 2014, le pays cherche à redorer son blason et souhaite enfin retrouver le droit de participer, sous sa bannière, aux prochains Jeux Olympiques de 2020. Retour sur la plus grande crise extrasportive russe et sur ses chances de participation aux JO de Tokyo.

Un passé récent réduit à néant

Alors que le pays est habitué à truster les premières places aux classements des médailles dans les différentes compétitions internationales, notamment aux Jeux Olympiques, l’intérêt des médias pour des rumeurs de dopage se fait de plus en plus grand. En décembre 2014, une chaîne allemande, l’ARD, diffuse un reportage accablant, “The secrets of Doping: How Russia makes its winners” et révèle au grand jour le dispositif établi en Russie concernant le dopage.

L’agence mondiale antidopage (AMA) commande alors une enquête, publié le 9 novembre 2015. Elle rapporte un dopage généralisé et à grande échelle couvert par les autorités russes. Tout va “très vite” ensuite. Le 10 novembre, le centre antidopage de Moscou est suspendu. Le 13 novembre, la Russie est interdite de participer à des événements sportifs, avec effet immédiat, suite à la décision de l’association internationale des fédérations d’athlétisme (IAAF). La Russie se voit obligée de réagir et “fait le ménage”. Si dans un premier temps, les membres de la direction de l’agence russe antidopage, la Rusada, sont simplement obligés de démissionner, la mort de deux anciens directeurs, peu après cette décision, apparaît comme suspecte. En effet, l’ancien patron de la Rusada, Viatcheslav Sinev, meurt le 3 février 2016, quelques mois seulement après son éviction. Mais, c’est surtout la disparition de Nikita Kamaïev, numéro deux de l’Agence antidopage russe de 2011 à 2015, qui interroge. Il envisageait d’écrire un livre sur “la véritable histoire de la pharmacologie du sport et le dopage en Russie depuis 1987”. En témoigne l’extrait de son mail envoyé au journaliste irlandais David Walsh, publié dans un article dans le Sunday Times le 21 février :

“I want to write a book about the true story of sport pharmacology and doping in Russia since 1987 while being a young scientist working in a secret lab in the USSR Institute of Sports Medicine”.

S’il semble légitime de se demander, depuis combien de temps la Russie met en place ce système de dopage institutionnalisé, au vue des mots de Nikita Kamaïev, ce sont les athlètes impliquées dans ce scandale entre 2011 et 2015 qui connaissent des répercussions directement liée à l’éclatement de cette bulle durant les années qui suivent. Les rapports indépendants McLaren 1 et 2, sur le système de dopage mis en place par l’Etat russe, aident les instances à prendre des décisions. Ainsi, les sportifs russes dopés se voient retirer leurs médailles par le comité international olympique (CIO). Et, l’AMA annonce en juillet 2016 que la Rusada doit être considérée comme non conforme à l’égard du code mondial antidopage et que par conséquent la Russie et ses athlètes ne sont pas en mesure de pouvoir participer aux futures compétitions sportives.

Officiellement exclue toujours présente

Une affaire qui a secoué le monde du sport donc, et qui a empêché la Russie de participer à plusieurs compétitions internationales, notamment les Jeux Olympiques d’Hiver à Pyeongchang en 2018 et les championnats du monde d’athlétisme de Doha en 2019. Seule exception, les JO de Rio en 2016. Le comité international olympique ayant rejeté la recommandation de l’AMA, vu plus haut, la responsabilité et le pouvoir de décision avaient été donnés à chaque fédération sportive. Ainsi, les équipes russes d’athlétisme et d’haltérophilie, ont été totalement excluent, les autres ont soit été partiellement bannies soit considéré comme apte à participer. C’est donc 271 athlètes qui sont allés, sous bannière russe, aux JO de Rio malgré le scandale de dopage, pas encore totalement mis au clair. Mais si la Russie, en tant que nation participante, est ensuite officiellement interdite de participer à ces compétitions, certains de ses athlètes, propres, sont bel et bien présents sur invitation et sous drapeau olympique, en portant la mention “Olympic Athlete from Russia” (OAR).

Anastasia Bryzgalova (à droite) et Alexander Krushelnitsky (à gauche), joueurs de curling, portent la mention « Olympic Athletes from Russia » sur leurs T-Shirts lors des JO d’Hiver 2018 (via GettyImages).

L’hymne russe de retour en 2020 ?

Le blason russe a donc été absent lors des championnats d’Europe d’athlétisme à Amsterdam en 2016 et à Berlin en 2018, lors des championnats du Monde d’athlétisme à Londres en 2017 et à Doha en 2019 ainsi que lors des Jeux Olympiques d’Hiver de Pyeongchang en 2018. Et cette triste musique qu’est l’interdiction de participation de la Russie pourrait continuer. En effet, la transmission de données antidopage électroniques de l’ancien laboratoire de Moscou début 2018, un geste de transparence, devait marquer le retour à une relation de confiance. Seulement voilà, en septembre 2019, l’AMA demande à la Russie de s’expliquer sur des « incohérences » dans les données antidopage électroniques transmises, laissant supposer une manipulation. Dans un entretien accordé à l’AFP, le chef de la Rusada, Iouri Ganous réagit :

« L’équipe olympique de la Fédération de Russie sera privée d’une participation pleine et entière aux JO de Tokyo, et je pense que ce sera le cas aussi en Chine. Les sportifs ne participeront pas sous leur drapeau et à part entière à Tokyo. C’est ce que je pense ».

Mais la Russie dément avoir manipulé des données antidopage, jeudi 7 novembre 2019, via l’intermédiaire du ministre des sports Pavel Kolobkov qui explique :

“Rien n’a été supprimé, nos experts affirment qu’il n’y a rien eu de tel. Les manipulations dont le chef de (l’agence antidopage russe) Rusada (Iouri) Ganous parlent n’existent pas […] Il y a un problème technique lié au fonctionnement même du système, très bientôt lors d’une réunion d’experts informatiques tout cela sera expliqué”.

Dans un conflit ouvert entre le ministre des sports russe, qui explique que son pays ne devrait pas être exclu des JO-2020, et le chef de la Rusada, hostile à ce dernier et souhaitant remettre en ordre “la maison”, les chances d’entendre à nouveau l’hymne russe aux Jeux Olympiques de Tokyo, en 2020, semblent bien maigres.

Une Coupe du monde sous le joug de Videla

Une Coupe du monde sous le joug de Videla

Organisée en Argentine, la onzième édition de la coupe du monde est marquée par l’implication du dictateur Videla dans son déroulement. Lors de cette année 1978, le football a été mis au service d’un pouvoir autoritaire. 

La FIFA décide en 1966 d’attribuer l’organisation du championnat du monde 1978 à l’Argentine, seul candidat en lice après le retrait de la candidature du Mexique organisant déjà l’édition 1970. Seulement, en 1976 une junte militaire emmené par le général Jorge Rafael Videla renverse Isabel Peron, alors au pouvoir après la mort de Juan Peron. Profitant d’un climat de grèves incessantes et d’inflation galopante, le dictateur Videla instaure un régime autoritaire.

Le général Jorge Rafael Videla prête serment, le 29 mars 1976 à Buenos Aires après son coup d’État. AFP, archives

Les opposants politiques du régime se voient alors attribuer un traitement singulier. Torturés avec sauvagerie, retenus parfois comme esclaves puis froidement assassinés lorsque leur utilité était épuisée, les “desaparecidos étaient ensuite jetées dans les eaux du Rio de la Plata, de là est née l’expression tristement célèbre des “vols de la mort”. C’est dans ce contexte qu’arrive l’échéance de la Coupe du monde. Le dictateur y voit une opportunité ; celle de tirer avantage de cet événement.

Jorge Videla souhaite légitimer son pouvoir 

Il compte donc exploiter cet événement dont les enjeux se situent à deux niveaux. D’abord, sur le plan international, Videla souhaite réhabiliter et légitimer le nouveau régime, vivement critiqué à l’étranger pour ses crimes. Ensuite, sur le plan intérieur, le Mondial doit permettre d’établir un consensus national autour de lui, dont la politique sociale et économique est de plus en plus contestée. Si les projets de Videla déclenchent une vague de contestation en Europe, la Coupe du monde se déroule comme prévu durant le mois de juin 1978. Une fois la compétition terminée et à l’heure des comptes, l’organisation du tournoi semble même être une réussite pour le régime. Excepté quelques joueurs, l’ensemble des sélections se rendent en Argentine. L’équipe d’Argentine de football joue bien et ses joueurs sont performants à l’image de Mario Kempes qui termine meilleur buteur de la compétition avec 6 buts à son compteur.

Mario Kempes (à gauche) célèbre un but de l’Argentine lors de la finale face aux Pays-Bas gagnée 3-1 par sa sélection.

Pour couronner le tout, l’Albiceleste crée la surprise en étant sacrée championne du monde au nez et à la barbe de sélections mieux armées comme l’Italie, le Brésil, la RFA, tenante du titre et les Pays-Bas, finaliste malheureux de la précédente édition. Vainqueur donc, mais est-ce un succès pour la dictature? 

Une coupe du monde largement perturbé 

La tenue du Mondial 1978 en Argentine secoue l’opinion publique et provoque une vague d’indignation en Europe, en particulier en France. Les intellectuels ont peur que Jorge Videla fasse oublier à travers le sport les massacres perpétrés par ses miliciens. Dans un article pour le journal Le Monde du 19 octobre 1977, Marek Halter appelle au boycott de la Coupe du monde de football.

Lançons ensemble un appel à tous les sportifs et à leurs supporters qui doivent se rendre en Argentine: Refusez de cautionner par votre présence le régime aussi longtemps qu’il n’aura pas libéré les prisonniers politiques et arrêté les massacres.

Poster COBA, 1978.

Un comité pour le boycott de l’organisation par l’Argentine de la Coupe du monde de football est alors créé, le COBA. D’un point de vue purement sportif, les critiques pleuvent sur l’arbitrage, accusé de favoriser la sélection argentine. Les soupçons de corruption émergent. Particulièrement à l’occasion du match Argentine-Pérou (6-0), qui alimente la thèse d’un pacte conclus entre les dictatures militaires argentine et péruvienne. Jorge Videla aurait proposé à son homologue péruvien Francisco Morales Bermudez que le Pérou accepte de se faire écraser par l’Argentine, une victoire par 4 buts d’écart étant absolument nécessaire pour accéder à la finale, et en échange, Videla s’engageait à éliminer treize ressortissants péruviens opposés à la dictature. Le climat controversé de ce Mondial se poursuit jusqu’au bout, les Pays-Bas refusant de prendre part au protocole de la cérémonie de clôture, en signe de protestation contre la dictature militaire.

Le revers de la médaille  

Au final, que reste-t-il? Si la population argentine communie dans la liesse de la victoire finale obtenue (3-1) contre l’équipe des Pays-Bas, la compétition ne bénéficie finalement pas à la dictature. Le régime de Videla ne réalise aucun des objectifs qu’il s’était fixés, à savoir redorer son image et mettre fin à la crise économique et aux mouvements de grèves qui secouent le pays. Elle contribue même à augmenter la dette argentine qui s’élève à quelques centaines de millions de dollars avant que la guerre des Malouines (1982) ne ruine définitivement ce qu’il reste de crédit à ce régime criminel qui s’écroule en 1983. L’image qui reste est celle d’une Coupe du monde 1978 marqué par la mainmise d’un pouvoir autoritaire sur le déroulement de la compétition. L’édition Argentine est définitivement faussée parce que entachée de multiples scandales. La plus belle des compétitions a été mise au service d’une dictature malgré elle. C’est sans aucun doute la plus controversée des Coupe du monde avec celle de 1934 organisée en Italie sous Mussolini.

Remise du trophée Jules Rimet par le dictateur Jorge Videla au capitaine Pasarella.